Le syndrome Raphaëlle Bacqué (et comment s’en débarrasser)
Je discutais tout à l’heure avec un ancien journaliste (oui, il parait qu’on arrive à s’en sortir, parfois). On parlait de la couverture politique, et il me disait combien il trouvait difficile la segmentation qui existe dans une rédaction, où le service politique s’occupe de la politique politicienne (les jeux de pouvoirs, les stratégies…) tandis que les autres parlent du fond (les politiques menées), ce qui mène à une stérilité de la couverture du sujet politique.
J’ai nommé ça le syndrome Raphaëlle Bacqué. Et ça va bien. Qu’on ne se méprenne pas : elle n’a rien fait de mal. Mais elle est, comme toute cette presse, dans un schéma ahurissant de rapport au politique. Il n’y a qu’à voir ses livres : on ne parle que des hommes, de leur psychologie, de leur stratégies, des coulisses fantasmées du pouvoir. Avec un recul tout léger. Et un talent pour narrer, indéniable (sensible dans le roman sur Grossouvre). Mais enfin : on doit pouvoir mixer cette couverture, ultra-dominante, avec un peu de fond, parfois.
Mais on oublie le reste.
Bref, syndrome très français, très connu, classique.
Comment pourrait-on y remédier ?
Par l’ouverture, et l’invention. En cassant les codes.
La première étape, c’est celle de briser le travail en solo, la signature seule. Bacqué nous ouvre sur des stratégies ? Qu’elle s’assure qu’un spécialiste du sujet du moment est également là quand il faut couvrir une conférence de presse ou une annonce. Et qu’ils travaillent ensemble. Oui, c’est difficile, sur une unité comme un article, quand on dépend, dans un organigramme, de deux chefs de services concurrents. Du boulot sur l’organisation, la transversalités, dans les salles de rédac ?
La deuxième, c’est l’ouverture au public : Bacqué apporte son contact des politiques, sa connaissance très - trop ? - intime des politiques ? Qu’elle s’ouvre aux internautes pour corriger ses biais de perception. La collaboration avec le public, tant vantée il y a des années, ne passe toujours pas auprès de journalistes professionnels (comme auprès de nombreux politiques) qui y vient une concurrence, une perte de légitimité. Ont-ils raison ?
La troisième, c’est le changement de format : dans un monde de données, et d’hyperabondance de l’information comme du commentaire, il ne s’agit plus tant de nous raconter le déjeuner chez Lipp ou au Fouquet’s entre deux hommes, mais de nous montrer ce qui se passe, en utilisant les formats disponibles, qui apportent une valeur ajoutée à l’information. Une annonce de réforme ? Peut-on la couvrir par autre chose qu’un article ?
La quatrième, c’est une force collective : celle de refuser ce journalisme qui ne nous intéresse qu’une fois par semaine, quand on lit la page deux du canard, avant de se remettre à penser : mais on fait quoi, aujourd’hui ? Ce qui manque, parfois, dans ces rédactions, c’est un souci d’équilibre, et d’hybridation : de beaux reportages d’un côté, qui nous montrent des pauvres, une situation, un vécu, et une narration au plus près d’un autre monde, celui du pouvoir. Sans jamais mixer. Sans jamais se remémorer. Un jour sur “reprise de l’immobilier, le crédit repart”, le lendemain sur “la crise des subprimes”.
La cinquième, c’est l’oubli de la presse : et si les camps cessaient d’attendre des journalistes des papiers de décryptage et se pensaient media, donnant faits, mémoires, décryptages, vérifications ? Et si le PS nous donnait un meilleur journalisme sur la réforme des retraites que les papiers sur les agitations des coulisses et les envies de Raymond Soubie ?
Maigre espoir. des embryons de ça ici ou là. Mais un système dominant qui est ailleurs. Ca doit pouvoir changer, non ?
Code789
Le code 789, c’était hier, le 5 septembre 2010. Je n’ai pas réussi à tenir la date que je m’étais fixée sur twitter. En même temps, sortir un 789 le 5/9/10, c’était un peu absurde.
Néanmoins, le projet avance. C’est quoi ? Ça vient dans quelques jours…
Notes/vrac.
Quelques notes. Numérotées. Dimanche soir en mode automatique.
1. Marronniers.
Le Nouvel Obs a sorti une couverture sur Les riches, le pouvoir, et la droite. C’est une excellente idée : ça permet de rassembler le marronnier du point sur “les riches”, et celui, toutes les trois semaines, sur Sarkozy. On appelle ça un mashup interne. Demain, on peut imaginer un comparatif des cliniques franc-maçonnes, ou bien un Sarkozy et le classement des lycées.
2. Woerth : l’essentiel et la résonance
Dans l’affaire Woerth, et ses multiples ramifications, dans laquelle l’opinion se perd, il y a du lourd, et du symbolique. Le lourd, ce sont les financements supposés de campagnes, et les conflits d’intérêt qui auraient pu mener à des avantages illégaux pour Liliane. Le symbolique, c’est le trafic de légion d’honneur. Le financement, et l’optimisation fiscale, ce sont des affaires complexes, sur lesquelles on n’a pas de preuves effectives, de liens directs.
En revanche, sur le symbolique, le trafic de légion d’honneur, on a overdose de “révélations”. Le feuilleton marche, parce qu’il confirme une vérité qui irrite vraiment les Français : la collusion et l’échange de bons procédés au sein de l’élite, sur le dos de ce qui a le plus de valeur dans la hiérarchie mythologique du pays (l”honneur). Ce n’est pas anecdotique, et confirme une opinion déjà bien ancrée : une partie de l’élite ne perçoit plus ce qu’il y a de mal ou choquant pour le peuple à embaucher ta femme, recevoir une légion d’honneur de toi pendant que tu files des thunes.
Problème : cela ne concerne pas “la droite” ou “Eric Woerth”. Woerth, ici, est bien perçu comme une incarnation d’un système. Système qui, il faut bien le dire, est assez bien huilé : on retrouve dans le système Woerth une logique similaire à celle des échanges de sièges dans les conseils d’administration, qui amènent à une non-gouvernance, et une irresponsabilité, qui ne mènent ni à la vertu, ni à l’efficacité.
Il y a des moyens de réduire cela. Ils tiennent à une transparence instituée, d’une part, et à l’incarnation précise et froide de la menace d’irruption de contre-pouvoirs. ON en est loin. La transparence est partielle (tant sur les financements des partis - je suis assez ahuri d’entendre ici et là qu’on aurait un des systèmes les plus vertueux qui soient - que sur celle de nos gouvernants : nominations, budgets, accès aux documents administratifs…). On attend un véritable Freedom of information act…
A force de se concentrer sur cette dimension symbolique (faute, semble-t-il, de véritable enquête judiciaire et d’éléments plus accessibles sur le financement), on nourrit un feuilleton surréaliste : même la lettre de remerciements de Patrice de Maistre est montrée comme indigne, nourrit télévisions et chaines d’information en continu, ad nauseam. Sur quoi ? Une petite collusion systémique habituelle en France, traduit l’opinion. Ca fait du mal.
Qui nourrit cette bête ?
3/ Woerth - stratégie de défense
Je reste ahuri, depuis le début de cette affaire, par la stratégie de communication d’Eric Woerth. Toute crise mérite une analyse sérieuse, et lucide, du dossier, et une démonstration qui doit mêler empathie, prise de responsabilité et valorisation de faits, d’actes concrets. Chez Eric Woerth, c’est tout l’inverse : il appelle à une compassion sur son sort (je suis martyr), nie toute responsabilité, et ses actes (démission de sa femme, qu’il annocne lui-même) sont contraires à son discours.
Ce qu’il nie, ce faisant, c’est une prise en compte de l’écosystème d’information qui l’entoure. Chacune de ses dénégations-victimisations-attaques est une incitation à poursuivre le combat, de la part de la presse. De deux choses l’une : soit il est très mal conseillé, et peu lucide, soit il est conscient. Il y a sans doute un mélange des deux : il croyait l’histoire peu solide, pariait sur la paresse habituelle des journalistes, et ne voyait aucun problème (moral) dans sa situation.
Et surtout, il y a une stratégie : il joue avec la presse comme repoussoir. Sachant la crédibilité des media, il joue contre eux, face à l’opinion. Et ça ne marche pas forcément si mal : on voit un peu partout des signes de lassitude, d’énervement, face à ce feuilleton merdique, qui ne dit à l’opinion que des choses qu’elle connait déjà. C’est du mineur, mais cela suffit à Eric Woerth, dans sa situation : son enjeu est de laisser des traces de martyre, dans un noyau dur d’opinion qui lui est favorable, pour pouvoir revenir dans quelques années, blanc et beau, réformateur vertueux un temps empêché par quelques scribouillards. Les applaudissements qu’il a reçus l’université d’été du Medef montrent qu’il a encore du soutien dans cette ligne.
De ce point de vue là, je ne suis pas d’accord avec Authueil.
Peut-il tenir ? Pas très longtemps. Peut-il revenir, dans quelques années ? Oui, autrement (remember Balkany, Juppé, Est-ce la meilleure manière de gérer une telle crise ? Non. Elle fait des dégats, de fond, à long terme, bien au-delà de la personne d’Eric Woerth.
4/ Sondages de presse
Je suis assez ahuri, également, que, dans la flopée de sondages à la con sortis par la presse cet été, aucun n’ait demandé aux Français leur avis sur cette affaire. Peut-être ai-je été pris à défaut, mais je n’ai pas vu de sondages opinionway-BVA-Sofres-IFOP pour un quelconque canard pour demander aux Français s’ils souhaitent la démission d’Eric Woerth, s’ils pensent qu’il devrait quitter le gouvernement, s’ils jugent l’affaire importante, etc…
Pourquoi cette abstinence ? Désintérêt de la presse d’opinion à investir quelques milliers d’euros ? Peur du résultat ?
-
…
Restaurer l’honneur.
Ce soir, samedi, le 28 août, on va fêter l’anniversaire du discours de Martin Luther King, “I have a dream”, d’une étonnante manière, sur les marches du Capitole, à Washington. Ce soir, devant le monument, en bas de la statut de Lincoln, on aura droit au défenseur d’une nouvelle manière de faire vivre le rêve américain, celle de Glenn Beck, et de Sarah Palin. On aura aussi une nièce de MLK, mais une conservatrice, pro-life, et n’hésitant pas une seconde à faire un lien direct entre son illustre oncle et le mouvement des Tea Parties, dont Glenn Beck est un des héros.
Ca s’appelle Restoring Honor. Et c’est beau comme tout le mouvement des Tea Parties, et de Glenn Beck, un de leurs héros. Vu d’ici, de paris, ça fait rire, comme une franche caricature de tout ce que l’Amérique peut comporter de folie, en incarnation télévisuelle (dans son émission hebdomadaire de Fox News) et de longue tradition de personnages (speaker radio qui émerge par ses émissions enflammées, devenu mormon il y a dix ans, ayant vécu la rédemption après une jeunesse difficile, …).
Ce sera un nouveau pic d’exposition des Tea Parties. Un truc qu’on ne saisit pas, et qui parait si lointain, si étranger.
Sauf que.
Il y a matière à se demander ce que pourrait être un Tea Party à la française. Ses ressorts ne seraient pas les mêmes, évidemment. On ne parlerait pas ici d’un mouvement, aussi volumineux, tapant sur l’Etat infantilisant, appelant à restaurer les vraies valeurs fondatrices de notre pays (la foi en l’individu, en primeur) sur le progressisme et assimilant un président PS à un communiste fini. Notre récit national n’est pas le même. Mais.
Les Tea parties sont nés de la déconfiture post George W. Bush. Un électorat conservateur, populaire, ne se reconnaissant plus dans un parti “de Washington”, perdu dans une crise économique majeure, qui remet en cause so nsystème, et dans les choix politiques du parti de droite, qui l’a oublié, a outrageusement été un “parti de l’argent”, et a appuyé sur les peurs, faisant de la “guerre” contre le terrorisme la pierre angulaire de ses deux mandats.
L’analogie est effectivement trop simple, mais on se prend à penser au terrain qui existe en France. Un électorat conservateur qui ne supporte plus un gouvernement qui a fait des cadeaux aux riches, qui prône en tous coins la “guerre” contre l’insécurité, et qui se décrédibilise sur fond d’affaires permanentes, jamais (ou presque, les broutilles de Blanc et Joyandet) sanctionnées. L’ambiance est aussi pourrie que quand Obama a émergé, comme recours : notre pays pue, l’ambiance est délétère, l’opinion n’a plus confiance en ses élites politiques (le sondage - contesté - d’Opinion Way pour Le Figaro en atteste : les Français ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour traiter le problème de l’insécurité - PDF). L’agenda politique est fait d’une succession de polémiques, qui tuent la proposition, l’élan national.
Les Tea parties sont nés d’un mouvement autonome, en opposition au parti Républicain. Ils le menacent sur sa droite. Ils se sont organisés en réseaux, à partir du web. Ils ont gagné des amis à partir d’une adéquation avec l’esprit du web : pas de hiérarchie, des leaders issus de l’expression et de l’accord d’autorité par le réseau, une suroccupation, maligne, des espaces d’expression du peuple. Ils avaient leur propre agenda, fait d’analyses complotistes de l’actualité (de l’Obama pas né aux Etats-Unis, ou musulman, la peine de mort, …).
En France, nous en avons l’embryon. Le récit de ce mouvement est celui d’un pays assiégé, en déclin, qui perd son âme. Les signes qu’il valorise, c’est l’équipe de France où l’Islam ferait sa loi, ce sont les Roms qui nous envahissent, des Burqa qui fleuriraient à chaque coin de rue. C’est l’identité nationale en danger. Son media d’origine, c’est fdesouche, dont l’audience progresse sensiblement (j’ai mis un étalon de mesure pour comparer, bien identifiable). Ses héros et speakers, c’est Marine Le Pen, bien sûr, mais aussi Thierry Mariani, Eric Ciotti, Lionnel Lucca, ces hommes qui, bien qu’au pouvoir, légitiment leurs combats en donnant écho à leur récit. Ils ne sont pas encore aussi organisés que les Tea Parties, mais on les sent, un peu partout. Dans les commentaires de vos articles de presse, dans le café d’à côté, dans les émissions où les auditeurs ont la parole. Ils ont peur, le futur les inquiète (à juste titre), et Nicolas Sarkozy, par l’équilibre qu’il présente aujourd’hui, n’emporte plus leur adhésion, malgré ses appels du pied.
L’exécutif a en effet un rôle. Bush avait légitimé le substrat idéologique des Tea parties, mais son action publique ne pouvait pas les satisfaire. Nicolas Sarkozy, le fameux débat sur l’identité nationale (qui serait menacée), et les seconds droitistes de l’UMP qu’on entend partout, légitiment le récit de la disparition nationale et de la menace étrangère. Les actes ne peuvent pas suivre, évidemment : on ne va pas sortir de l’Europe, l’insécurité ne recule pas, et interdire la burqa n’est qu’un gage, qui ne fera pas disparaître l’islam. Pendant ce temps, cette partie de l’opinion bout, râle, commente. Se pose la question de savoir quand elle s’organisera, avec un candidat qui l’appellera à bouger vraiment, la formera, lui dira d’envahir twitter, Facebook et d’inonder le web de sa pensée, et osera organiser une manifestation majeure. Pour l’instant, c’est une foule sous le radar, qui ne se sait pas. Et demain ? Marine Le Pen jubile. S’organise-t-elle ? Après son duel contre Gollnisch, saura-t-elle mobiliser ces esprits qui s’enfoncent dans ce récit paranoïaque ?
La menace est plus que d’avoir un 21 avril bis. Elle est d’une imposition, par cette foule, de ces thématiques. Actuellement, nous n’avons pas besoin d’eux, de leur organisation, pour nous taper des Roms et de l’insécurité comme problème dominant. mais demain ,quand ils se feront encore plus sentir, où irons-nous ?
Ca pue. Il va falloir le talent et l’énergie d’une gauche qui ose renouer avec le peuple. Le talent d’Obama était de parler à des petites gens, de savoir engager une contestation et une peur dans un récit qui emmenait celui qui avait froid, faim, doutait dans son pays, dans une nouvelle étape. Il a fait rêver des couches populaires qui attendaient qu’on punisse les élites, au moins symboliquement, dans le discours. En France, ici, on n’a pas cette réponse. Il ne s’agit pas tant de répondre au “sentiment d’insécurité” que de tracer une voie qui renoue avec notre récit national, tout en engageant notre pays dans son futur. Et là, pour l’instant, je ne vois pas.
2012, qui disait que ça s’annonçait bien ?
-
PS : Pour en rire quand même, on peut aller regarder Jon Stewart. Qui est excellent, as usual.
PPS : un petit ajout, aussi. Le mouvement des Tea Parties vit dans le regard malsain que portent les media sur eux. J’ai assez peur d’une grande histoire médiatique de rentrée, une fois le duel Le Pen / Gollnisch passé, sur ces extrèmes qui s’organisent en ligne. On y a déjà eu droit il y a quelques mois, sur fdesouche. Beware the trap…
2012, la rentrée, et le troisième homme
On rentre. La presse est encore en vacances (ça nous donne des articles de journalistes qui vont fabriquer de la mauvaise info à partir de rien, parce que c’est sur leur écran), mais elle ne va pas tarder à se réveiller. En mire : 2012. Et oui, c’est dans moins de deux ans, maintenant.
Se réveiller, pour la presse, ça peut vouloir dire retrouver le sens du feuilleton, comme elle le fera peut-être pour Eric Woerth, mais aussi et surtout retrouver ce qui fait son sens : se sentir un pouvoir. Pour cela, elle a un mets de choix : la fabrication du troisième homme (ou de la troisième femme). On sent bien le galop d’essai, avec Eva Joly. Un petit parfum de “et si c’était elle ?”. Offensive médiatique, et petit emballement : les journalistes se posent la question, et racontent la dame qui y croit.
L’erreur, c’est de croire que c’est l’opinion qui s’émeut, qui s’intéresse. Ici, rien n’est spontané : le français ne s’amuse pas à faire du pronostic ou à envisager 2012. C’est le professionnel qui guette des signes, des envies, des potentiels, et qui les monte, comme une chantilly, en battant très fort, à partir de - presque - rien. Eva Joly marche bien, à ce moment, parce qu’elle répond à la nausée du journaliste face à son propre quotidien : lui-même en a marre de se palucher tous les matins des affaires et des sous-révélations de déviances morales. Voilà un antidote, une purification : pour nous sanctifier d’avoir remué la daube, ajoutons notre gousse d’ail sauveresse.
Le danger, il est moins pour Eva Joly, qui pourrait y croire (tant mieux pour elle, ça fait du bien), que pour les autres prétendants au deuxième tour. L’erreur, ce serait d’être absent(e) lors de ce moment important de la fabrication des potentiels présidents. Et on pense - forcément - à Martine Aubry. Que va-t-elle faire d’éclatant, qui donne aux journalistes le soupçon de confiance dans ses qualités présidentielles ? Evidemment, elle a son université d’été, qui peut construire, si c’est bien orchestré, un début de feuilleton, sous forme d’Aubry en forme. Mais elle court un risque, la patronne socialiste : que ce mode médiatique se désintéresse d’un exercice trop classique, sous la grisaille de La Rochelle, pour aller mettre son attention du côté de Washington.
Autre illusion, Washington. Faire durer le suspense, c’est la nécessité de la presse, tant qu’elle n’a pas un beau combat à raconter, à mettre en scène. Faute de combattants (la primaire annoncée n’en finit pas de ne pas démarrer), elle cherche des parfums d’illusions, des mirages, elle divague, folâtre, et parvient à faire quantités de unes sur un me qui est loin, au chaud, a déjà échoué lourdement à l’épreuve, et ne répond pas bien aux attentes d’une opinion se cherchant un capitaine identitaire.
Aubry aurait tort de sous-estimer ce moment, et de se contenter d’une stratégie conventionnelle, sur fond de vieux discours devant les cadres socialistes. Il faut qu’elle nourrisse la bête. Sinon, les rédactions pourraient presque se mettre à croire à d’autres mirages, comme Manuel Valls ou Hervé Morin, même s’ils ne font rien pour.
Séquence intéressante à venir, donc, où l’on va assister à la réelle volonté de la candidate socialiste : est-elle prête à se faire violence et à composer avec le calendrier, la stratégie électorale, le monde médiatique ? Ou bien continuera-t-elle à penser que ça ne sert à rien et que ça fait chier, toutes ces caméras ? (et je ne parle pas du web, évidemment, ça ne compte pas, semble-t-il).
Rendez-vous dans une semaine.
Cher lecteur
Je t’abandonne un peu.
Un truc qu’on m’a appris, dans le passé, c’est que les gens qui prétextaient le manque de temps invoquaient une mauvaise excuse. On trouve toujours le temps pour les choses importantes.
Pourtant, j’évoque souvent le manque de temps quand je songe à ce billet que je devrais écrire ici, ou ailleurs. Ces articles que je promets, et que j’ai un mal fou à écrire.
La vérité, c’est que je suis sec. Manque de vista, d’énergie. Je me consume ailleurs. Principalement dans mon activité professionnelle, figure toi. Elle me demande de l’énergie, un peu.
L’autre vérité, c’est que j’ai toujours cru ma parole annexe, et vaguement sans réelle importance, ou bien nécessitant de l’attention, de la disponibilité. Et surtout, s’inscrivant dans un environnement. Or, celui-ci est saturé jusqu’à plus soif, de trucs merdiques qui donnent envie de râler, souvent, de s’enthousiasmer, parfois. Il est dur de retrouver une place dans ce bruit.
J’admire ceux qui savent tenir le fil et sont sûrs de leur valeur dans ce vacarme. Il faut juste que je songe à retrouver la mienne. Besoin d’un peu de calme.
En attendant, je te laisse avec Elliott. Lui a su le faire à son rythme, ayant trouvé son style, reconnu.
Et en guise de thérapie de reprise de parole, je vais aller parler de vélo ailleurs, bientôt, tous les jours, pendant trois semaines.
Jeu : juste une petite correction
Parce que ça commence à m’énerver un peu.
Je lis ça un peu partout. Comme dans le Nouvel Obs, par exemple :
En 2009, les dépenses des Français aux jeux d’argent (PMU, FDJ, casinos) ont atteint 21,6 milliards d’euros. Le marché des jeux en ligne est estimé à près de deux milliards d’euros par an dès 2011.
Et c’est totalement faux. Mais vraiment, et de pas de l’ordre d’une petite approximation.
Pour arriver à ce chiffre, on additionne non seulement des choux et des carottes, mais, en plus, pour arriver à un chiffre faux. Il faut comprendre quelques petites choses de base, dans le jeu, pour voir que c’est absurde.
Le jeu, c’est assez simple : je mise, je perds (souvent), je gagne (parfois). Et je gagne plus ou moins. Beaucoup de petits lots, peu de gros, peu de très gros. Mais au total, la redistribution est forte. Le retour aux joueurs des mises, on appelle ça le “taux de retour aux joueurs”, le TRJ. Le TRJ de la Française des Jeux, par exemple, en 2008, était de 61,2% des mises. Soit, sur 9,2 milliards d’Euros de mises (qu’on appelle Chiffre d’affaires), environ 5,6 qui retournent dans la poche des joueurs en question. La dépense des joueurs, à ce compte, n’est pas de 9,2 milliards d’euros, mais de 3,6. Ca change quand même pas mal le montant.
Après les mises, il faut compter avec les taxes inhérentes à cette activité, prélevées directement sur les mises, qui vont directement à l’Etat. Pour la Française des Jeux, en 2008, encore, elles se montent à 2,5 milliards d’euros.
Pour l’entreprise, il reste donc un milliard d’euros de “produit brut des jeux”. Les Français en auront dépensé effectivement 3,6. L’entreprise en a un milliard.
Pour les casinos, ça se complique encore plus. Ils ne communiquent pas sur les mises. Les machins à sous ont en effet une mécanique différente des jeux de la Française des Jeux ou du PMU, avec une mise beaucoup plus fréquente, et une redistribution plus forte. Le TRJ des machines à sous est d’environ 85% en France. Quand 100 euros sont misés dans une machine à sous, ce sont 85, grosso modo, qui retournent dans la poche du joueur. Après, il peut les miser à nouveau. Mais sur un an, c’est la grande masse. Et la fréquence de ces mises, ça rend l’idée de la mise absurde, comme unité comptable. On se concentre donc directement sur le “produit brut des jeux”, soit les dépenses nettes des joueurs. Les taxes portent sur cette unité.
Le produit brut (mises – retour aux joueurs) des jeux de casinos était en 2008 de 2,8 milliards d’euros. Soit un montant comparable à la FDJ et au PMU.
Au total, les dépenses des Français ne sont pas de 20 milliards, mais de l’ordre de 8,6 milliards d’euros. Ca change pas mal, non ? Et, pour les opérateurs, effectivement, cela fait 5 milliards pour faire tourner la boutique, et faire son résultat, pour payer son IS ensuite dessus.
Le chiffre de 21,6 milliards d’euros, il est donc construit en additionnant des mises (celles des joueurs du PMU et de la FDJ) et des dépenses nettes (celles des joueurs de casino). C’est comme de dire que le marché de l’automobile est égal à la somme des chiffre d’affaires des constructeurs français, et des bénéfices des constructeurs étrangers. C’est totalement absurde.
Derrière ce traitement médiatique un peu débilitant de l’activité du jeu, il y a beaucoup de non-dit, beaucoup de présupposés, liés à notre perception collective de cette activité. L’idée d’un pactole absolument énorme, de sommes totalement folles, que géreraient les opérateurs. Il y a l’envie que tout ça soit un peu sale parce que gonflé de trop d’argent, et finalement immorale. Il y a l’idée que tout ça est fondamentalement inutile (on dépense, on ne gagne jamais). Il y a l’idée que le jeu, c’est mal.
Le rôle des journalistes, dans ce domaine, devrait être de clarifier, expliquer, décrypter. faire comprendre ce qu’il y a derrière les chiffres plutôt que de nous épater sans recul avec les gros sous, tout en relayant servilement le discours de ceux qui les balancent. Mais non, c’est manifestement trop difficile. Il vaut mieux se contenter de faire écran avec la réalité, plutôt que de la rendre plus juste, plus nue, mieux la cerner.
Tabloid is bad for press image
Zahia/L’express inside.
On a merdé, nous n’avons aucune excuse, c’est mauvais pour l’image de L’Express, mauvais pour l’image de LEXPRESS.fr, mauvais pour l’image d’Internet, mauvais pour l’image des journalistes et, surtout, très, très indélicat.
Eric Mettout, à propos de la publication de l’adresse de Zahia D. sur le site de L’express
C’est marrant comme ce long billet d’excuses qui n’en sont pas est révélateur.
L’ordre compte, dans les phrases. Pourquoi cette révélation n’est-elle pas bien ? Pour l’image, de son canard, d’internet, des journalistes, du métier, toussa. C’est pas bien de faire ce genre de choses (quand on est pris), parce que, tu vois, ça va nuire au business, à la fin. Et puis on va encore dire que l’internet, c’est ragots et compagnie. Et puis, je pense à mes collègues (pour qu’ils pensent à moi) : ca va leur faire du tort (et un peu moins à moi).
C’est beau, cette scène racontée, avec la complicité d’un journaliste du papier qui ne rechigne pas à “faire du web”. Ah ouais, faire du web, quoi, comme entrer en religion, hein. C’est cool, avec Renaud, on se marrait, quand il revenait de ”reportage” (c’est ça, le vrai scoop du billet de Mettout : Renaud Revel fait du reportage, oui, monsieur), et on a balancé le truc qu’il avait attrapé on ne sait pas trop comment (acheté ? Pas trop cher, j’espère).
Quant à Zahia, c’est “indélicat” pour elle, la pauvre. “Surtout”. Surtout indélicat. On aurait pu ne pas le faire, quoi. On aurait pu éviter, parce que bon, c’est mauvais pour l’image, tout ça. Et surtout indélicat. Enfin, je me comprends, quoi.
Triste figure du patron de presse d’aujourd’hui. J’ai une bouse sur un sujet qui buzze ? Je la balance. Je merde ? C’est mauvais pour l’image. Mais c’est pas grave. Comme je suis top 2.0, je vais m’en expliquer sur mon blog, en expliquant que j’ai le même plaisir à faire ça avec les scoops sur Karachi, et que parfois, je fais des erreurs, je me trompe. C’est la transparence, l’humilité, la sincérité.
Avec comme explication finale, en commentaire :
PS: nous n’avons pas commis une erreur parce que nous avons couru derrière le sensationnel mais parce que nous avons commis une erreur.
Et voilà.
Et peut-être aussi parce qu’en fait, cette pute, on s’en fout, non ? Je veux dire, c’est de la merde en boite, tout ça, non ? Ribéry, Benzema, c’est pas le Karachigate. La petite Zahia et son gros pavillon en bordure de voie ferrée, elle est pas vraiment de la haute, quoi.
En fait, il est sans doute sincère, et ne se rend pas compte que ses “excuses”, qui n’en sont pas (“j’ai fait une erreur”) ne font que raviver la crise, l’entretenir. Qu’il apparait avec tout le mépris qu’il a pour ses sujets, qu’il traite comme de la marchandise. Faut l’imaginer en vendeur de bagnoles. ‘”Je fais du Karachi le matin, je fais du Zahia l’après-midi. Je le pignole et je le vends, ça fait de la page vue. Voilà, mon bon monsieur, mon travail. Parfois, on fait des erreurs, et y’a des accidents, c’est mauvais pour la profession, hein, quand on fait des erreurs, mais bon, tout le monde en fait, hein, y’a pas que moi, et voilà”.
E-JJSS, version 2010.
–
EDIT : Eric Mettout vient déposer son caca en commentaires. Oui, un caca. Avec les mots, bien relevés par “pikachu” : purin, fesses, etc. Je ne relève pas l’ensemble des saloperies qu’il envoie, puisque le seul mode de réponse qu’il a à toute critique de son activité, légitime ou pas, c’est l’attaque. Je note juste qu’il m’impute des règlements de comptes perso, ce qui ne serait “pas nouveau”. Je tiens à souligner que je n’ai, à l’égard de ce monsieur, aucun compte à régler, personnel ou professionnel. Aucun compte, aucun passif, aucun enjeu caché ou non connu de tous. Je ne l’ai jamais rencontré, ce que je ne souhaite pas par ailleurs, eu égard à ses méthodes, déjà éprouvées par le passé. Je me bornerai donc à constater qu’elles ne changent pas. Et je sais faire la différence, dans ma hiérarchie de valeurs, entre le commentaire sur la micro-gestion de micro-crise par un tiers, sur une nano-publication, et la divulgation d’informations personnelles d’une semi-célébrité sur un grand carrefour d’audience, dans une course au scoop.
Là où l’eau est
Comment raconter Venise à qui n’y est pas allé ?
A chaque fois que je dis que je vais, ou suis allé, à Venise, à quelqu’un, j’ai invariablement deux réponses. Celui qui me dit “tu as de la chance”. Celui qui me dit “ah bon ?”. Le premier y est allé, en général. Le second n’envisage pas vraiment d’y faire une halte. Il ne connait pas, et a vaguement l’impression d’une sorte de gros Disneyland rempli de touristes, où l’on voit des affreux personnages avec des masques de carnaval ridicules.
Raconter Venise, c’est tellement difficile. Tant d’auteurs l’ont fait. Montrer avec des photos semble ne pas suffire. Et pourtant.
Venise et son eau. Ses lumières. Ses rues. Ses ponts. Ses voix, au détour d’une ruelle. Ses dénominations de tout, son vénitien, petit flute. Ses enotecas, ses vins d’alentour. Ses rues si vivantes le soir, à l’heure de l’apéro. Sa vie de vraie ville, malgré les touristes. Ses peintures incroyables, nichées dans chaque église. Son architecture, son histoire de quatre siècles d’architecture, si spécifiquement exprimée dans un lieu unique. Son luxe, ses palaces, sa vie culturelle du passé. Ses campi, où l’on se retrouve, où les enfants jouent au foot devant des étudiants qui boivent un verre. Ses marchés, connus ou cachés. Son linge qui sèche de fenêtre à fenêtre. Son attrait, aujourd’hui, encore, pour tout artiste. Son université, où l’on se forgerait des carrières d’historien ou sociologue rien que pour donner cours ici…
Rien ne peut dire la dégustation d’une glace sur les Zaterre. Le fait de boire un verre de vin à côté d’une galeriste, d’une vendeuse de brimborions et d’un moustachu qui se retrouvent le soir. Rien ne dit la fatigue des jambes et la joie des yeux. Est-ce que quelque chose égale l’arrivée le soir à l’embouchure du grand canal ?
Même après quelques semaines cumulées passées là-bas, tout est toujours découverte. Oh !
Y revenir.
-
Je te laisse imaginer. Je ne suis pas sûr de te laisser de photos.
Go
Je vous abandonne.
Avec une vue sur la Casa Gardella alle Zattere. Interprétation, des années 1950, de l’architecture des palais vénitiens, en reprenant les signes distinctifs, et les matériaux, tout en les nourrissant d’une vision rationaliste, abstraite.
Quelques jours loin de vous. Et là où il faut.

licence d'utilisation